L'immarcescible œuvre philosophique de Lucrèce est traduite par les participants des forums de langues anciennes. Notons que la remarquable traduction en alexandrins et les commentaires des chants III et IV sont l'œuvre de Métrodore (adresse : metrodore chez free point fr) ; c'est sa version initiale, postée dans les forums, qui est présentée ci-dessous.
pour en faciliter la consultation et l'impression.
Nunc age, quae moueant animum res accipe, et unde
Quae ueniunt ueniant in mentem percipe paucis.
Principio hoc dico, rerum simulacra uagari
Multa modis multis in cunctas undique partis
Tenuia, quae facile inter se iunguntur in auris,
Obuia cum ueniunt, ut aranea bratteaque auri.
Quippe etenim multo magis haec sunt tenuia textu
Quam quae percipiunt oculos uisumque lacessunt,
Corporis haec quoniam penetrant per rara cientque
Tenuem animi naturam intus sensumque lacessunt.
Centauros itaque et Scyllarum membra uidemus
Cerbereasque canum facies simulacraque eorum
Quorum morte obita tellus amplectitur ossa ;
Omnigenus quoniam passim simulacra feruntur,
Partim sponte sua quae fiunt aere in ipso,
Partim quae uariis ab rebus cumque recedunt
Et quae confiunt ex horum facta figuris.
Nam certe ex uiuo Centauri non fit imago,
Nulla fuit quoniam talis natura animalis ;
Verum ubi equi atque hominis casu conuenit imago,
Haerescit facile extemplo, quod diximus ante,
Propter subtilem naturam et tenuia texta.
Cetera de genere hoc eadem ratione creantur.
Quaecum mobiliter summa leuitate feruntur,
Vt prius ostendi, facile uno commouet ictu
Quaelibet una animum nobis subtilis imago ;
Tenuis enim mens est et mire mobilis ipsa.
Haec fieri ut memoro, facile hinc cognoscere possis.
Quatenus hoc simile est illi, quod mente uidemus
Atque oculis, simili fieri ratione necessest.
Nunc igitur docui quoniam me forte leonem
Cernere per simulacra, oculos quaecumque lacessunt,
Scire licet mentem simili ratione moueri
Per simulacra leonum [et] cetera quae uidet aeque
Nec minus atque oculi, nisi quod mage tenuia cernit.
Nec ratione alia, cum somnus membra profudit,
Mens animi uigilat, nisi quod simulacra lacessunt
Haec eadem nostros animos quaecum uigilamus,
Vsque adeo, certe ut uideamur cernere eum quem
Rellicta uita iam mors et terra potitast.
Hoc ideo fieri cogit natura, quod omnes
Corporis offecti sensus per membra quiescunt
Nec possunt falsum ueris conuincere rebus.
Praeterea meminisse iacet languetque sopore,
Nec dissentit eum mortis letique potitum
Iam pridem, quem mens uiuom se cernere credit.
Quod super est, non est mirum simulacra moueri
Bracchiaque in numerum iactare et cetera membra ;
Nam fit ut in somnis facere hoc uideatur imago.
Quippe, ubi prima perit alioque est altera nata
Inde statu, prior hic gestum mutasse uidetur.
Scilicet id fieri celeri ratione putandumst :
Tanta est mobilitas et rerum copia tanta,
Tantaque sensibili quouis est tempore in uno
Copia particularum, ut possit suppeditare.
Multaque in his rebus quaeruntur multaque nobis
Clarandumst, plane si res exponere auemus.
Quaeritur in primis quare, quod cuique libido
Venerit, extemplo mens cogitet eius id ipsum.
Anne uoluntatem nostram simulacra tuentur
Et simul ac uolumus nobis occurrit imago,
Si mare, si terram cordist, si denique caelum ?
Conuentus hominum, pompam, conuiuia, pugnas,
Omnia sub uerbone creat natura paratque ?
Cum praesertim aliis eadem in regione locoque
Longe dissimilis animus res cogitet omnis.
Quid porro, in numerum procedere cum simulacra
Cernimus in somnis et mollia membra mouere,
Mollia mobiliter cum alternis bracchia mittunt
Et repetunt oculis gestum pede conuenienti ?
Scilicet arte madent simulacra et docta uagantur,
Nocturno facere ut possint in tempore ludos ?
An magis illud erit uerum : quia tempore in uno,
Cum sentimus, id est cum uox emittitur una,
Tempora multa latent, ratio quae comperit esse,
Propterea fit uti quouis in tempore quaeque
Praesto sint simulacra locis in quisque parata.
Tanta est mobilitas et rerum copia tanta.
Et quia tenuia sunt, nisi quae contendit, acute
Cernere non potis est animus ; proinde omnia quae sunt
Praeterea pereunt, nisi si ad quae se ipse parauit.
Ipse parat sese porro speratque futurum
Vt uideat quod consequitur rem quamque : fit ergo.
Nonne uides oculos etiam, cum tenuia quae sunt
Cernere coeperunt, contendere se atque parare,
Nec sine eo fieri posse ut cernamus acute ?
Et tamen in rebus quoque apertis noscere possis,
Si non aduertas animum, proinde esse quasi omni
Tempore semotum fuerit longeque remotum.
Cur igitur mirumst, animus si cetera perdit
Praeterquam quibus est in rebus deditus ipse ?
Deinde adopinamur de signis maxima paruis
Ac nos in fraudem induimus frustraminis ipsi.
Fit quoque ut interdum non suppeditetur imago
Eiusdem generis, sed femina quae fuit ante,
In manibus uir uti factus uideatur adesse,
Aut alia ex alia facies aetasque sequatur.
Quod ne miremur sopor atque obliuia curant.
1 – La production des images fantastiques
À présent, ce qui meut la pensée, et d'où vient
Ce qui vient à l'esprit, apprends-le courtement.
D'abord je dis que des objets maints simulacres
Vaguent de toutes parts et très diversement,
Si fins que dans les airs ils se joignent sans mal,
Comme des feuilles d'or ou des toiles d'aragne.
C'est qu'ils sont d'une texture bien plus ténue
Que ceux qui captent l'œil et frappent notre vue,
Puisqu'ils vont dans le corps, en traversant les pores,
Frapper l'être ténu de l'esprit et son sens.
Ainsi voit-on morceaux de Scyllas et Centaures,
Museaux de Cerbères et simulacres d'êtres
Dont les os sont étreints par la terre et la mort.
C'est que partout vont tous genres de simulacres,
Dont les uns sont produits spontanément dans l'air,
Des objets variés les autres se détachent,
Dont les figures font naître d'autres encore.
Car il est bien certain que jamais n'a vécu
L'animal dont viendrait l'image du Centaure.
Mais dès que par hasard, d'un cheval et d'un homme
Les images confluent, leur nature subtile
Et leur tissu ténu sans peine les accrochent.
Toute image du genre a la même origine.
2 – La vision de l'esprit
D'une mobilité suprêmement légère,
Comme je l'ai montré, toute image subtile
Émeut au moindre choc aisément notre esprit,
Car lui-même est ténu, étonnamment mobile.
Et voici qui pourra t'en convaincre sans peine.
Semblable est ce qu'on voit par l'œil et la pensée ;
Forcément donc la cause en doit être semblable.
Puisque donc j'ai montré que pour voir un lion,
Les simulacres en doivent frapper mes yeux,
Concluons que l'esprit est semblablement mû ;
Et s'il voit des lions, c'est par leurs simulacres,
Non moins que font les yeux, sauf qu'ils sont plus ténus.
Ce n'est pas autrement, quand les membres sommeillent,
Que l'esprit veille ; car les mêmes simulacres
Nous affectent en rêve autant que dans la veille,
Au point d'être certains de voir le disparu
Que la terre et la mort ont déjà séquestré.
La nature y contraint, car tous les sens du corps
Se trouvent au repos, entravés dans les membres,
Sans pouvoir triompher du faux avec le vrai.
En outre la mémoire, inerte et languissante,
N'objecte pas qu'il est au pouvoir de la mort,
Depuis longtemps, celui que l'on croit voir en vie.
Rien non plus d'étonnant de voir les simulacres
Se mouvoir et lancer bras et membres en rythme.
Car c'est ce qu'en rêvant l'image a l'air de faire :
L'une meurt, l'autre naît, dans une autre attitude,
Comme si la première avait changé son geste.
Cela bien entendu doit se passer très vite :
Si grands en sont le nombre et la mobilité,
Tant il est, dans un seul point sensible du temps,
De particules, qu'il peut s'en pourvoir assez.
3 – La part de l'attention
À ce sujet beaucoup de questions se posent,
Qu'il nous faut éclaircir si nous voulons tout dire.
On demande d'abord pourquoi, selon l'envie
Qui nous vient d'un objet, sitôt l'esprit y pense.
Les simulacres sont-ils soumis à nos vœux,
Et dès que nous voulons, l'image nous vient-elle,
Que nous chantent la mer, la terre, ou bien le ciel ?
Pompes et défilés, batailles et banquets,
La nature, d'un mot, nous les fournira-t-elle ?
D'autant qu'au même endroit, dans un même séjour,
Les pensers de chacun y sont fort dissemblables.
Mieux : en rêve, comment voit-on les simulacres
En cadence avancer, mouvoir leurs membres souples,
Lorsqu'ils vont balançant leurs bras souples et lestes,
L'œil répétant le geste avec l'accord du pied ?
Se sont-ils gorgés d'art, instruits tout en vaguant,
Pour pouvoir dans la nuit se produire en spectacle ?
Le vrai n'est-il plutôt que ce que nous sentons
Comme un unique instant, le temps d'émettre un son,
Cache de nombreux temps que la raison décèle.
Et c'est pourquoi, dans tous les lieux, à tout moment,
Tout simulacre est là, prêt à se présenter ;
Si grands en sont le nombre et la mobilité.
Et comme ils sont ténus, l'esprit non attentif
Ne peut les discerner ; c'est pourquoi tous périssent,
Sauf ceux auxquels il s'est lui-même préparé.
En outre il se prépare à chaque événement,
Dont il s'attend à voir la suite : elle a donc lieu.
Ne vois-tu pas aussi les yeux se préparer
Et se tendre afin de voir des objets ténus,
Sans quoi nous ne pourrions les voir distinctement ?
Même ce qu'on voit bien peut te l'apprendre aussi :
Si tu n'es attentif, tout a lieu comme si
Les choses s'éloignaient dans l'espace et le temps.
Pourquoi donc s'étonner si l'esprit laisse perdre
Tous les objets auxquels il ne s'adonne pas ?
Puis, nous échafaudons de vastes conjectures
Sur le plus faible signe, en nous dupant nous-mêmes.
Et ce n'est pas non plus toujours au même genre
Que se fournit l'image, et celle qui fut femme
Entre nos bras paraît se transformer en homme,
Ou bien passe d'un âge ou d'un visage à l'autre.
La torpeur et l'oubli préviennent la surprise.
Dans le vers « L'œil répétant le geste avec l'accord du pied ? », selon M. Bollack (La raison de Lucrèce, Minuit, p. 15), oculis ne peut guère renvoyer aux yeux du spectateur, puisqu'il est question de la vision de l'esprit. Oculis serait donc un complément de moyen : ils répètent le geste avec les yeux, comme cela se faisait dans la danse antique.
Lucrèce passe à un sixième sens, si l'on peut dire, le « sens de l'esprit » (animi naturam... sensumque). Comme les autres sens, il a ses objets propres (cf. 522-523 : « les autres sens ont chacun leur objet ») ; cependant, ce sens est proche de la vision, puisque ce sont encore des simulacres qui l'émeuvent : « Il faut encore admettre que si nous voyons les formes, par les yeux et par la pensée, c'est que quelque chose qui émane des objets extérieurs entre en nous » (Lettre à Hérodote, 49). La vision va donc tout naturellement servir de modèle pour en comprendre le fonctionnement. Le sens de l'esprit fonctionne comme les autres sens : mouvement de corps extérieurs venant ébranler le sens lui-même corporel ; mais l'esprit étant de texture plus ténue que les sens, les simulacres qui le frappent le sont aussi. Les idées et les images ne sont donc pas des impressions affaiblies ni des créations propres de l'esprit, mais des simulacres plus ténus encore que les autres qui traversent le corps pour marquer directement l'esprit. Leur ténuité explique aussi qu'ils puissent se mélanger et composer des visions fantastiques tels que les centaures. L'imagination est ainsi dépouillée de la spontanéité créatrice qu'on lui prête ordinairement : elle ne fait que recueillir ces images plus ou moins fantastiques ; c'est pourquoi Lucrèce commence par les figures les plus fantastiques. La pensée, quand elle se coupe des sensations, baigne dans le fantastique.
Comme le dit A. Gigandet qui a longuement analysé ce passage dans son livre Lucrèce et les raison du mythe : « la façon dont Lucrèce présente le problème des représentations de l'esprit au chant IV incite à concevoir les conditions de possibilités de l'illusion comme directement associées aux conditions de possibilité de l'esprit lui-même. » Voir aussi p. 231 : « les objets imaginaires, dont le mythe dresse une sorte d'inventaire, sont bel et bien donnés comme typiques des objets de pensée en général, en tant qu'ils révèlent précisément le pouvoir de l'esprit à penser l'absent, l'insensible ou l'inexistant. »
Il s'agit donc ici de ce que nous appellerions l'imagination, c'est-à-dire de ce qui « vient à la pensée » de l'extérieur, et non de ce que l'esprit produit de lui-même (les prolepses et les opinions) à partir de ses sensations ; il n'y a pas à se demander, comme le font certains, comment cette passivité de l'esprit peut rendre compte de la formation des idées abstraites et notamment celles se rapportant à des réalités qui ne produisent pas d'images, comme le vide. Néanmoins, on va voir que la part active de l'esprit joue un rôle déterminant dans la sélection des sensations qui parviennent à la conscience. On peut donc lire en creux une théorie générale de l'esprit, de sa passivité et son activité.
Il ne s'agit pas non plus d'établir la nature matérielle de l'esprit, ce qui a déjà été fait au Chant III, mais d'expliquer plus particulièrement le fonctionnement de l'imaginaire, et notamment du rêve. On s'achemine ainsi vers la conclusion du Chant : la théorie de l'amour, qui est un rêve éveillé (vers 1097). L'objectif du passage est d'ailleurs de montrer que l'esprit fonctionne de la même façon dans le rêve et la veille. La vision de l'esprit est ainsi placée entre ce que nous nommerions des hallucinations (visions de centaures) et le rêve.
La vision des fantômes sert de fil conducteur au passage. On se souvient que la vision des morts constitue un enjeu essentiel du De Rerum natura (IV, 33-36, et déjà I, 132-135 ; et derechef V 62-63). Lucrèce l'associe d'abord (724-744) aux visions fantastiques, formées par association de simulacres puis aux visions intellectuelles mais réelles (celle du lion existant vraiment) ; enfin, ces spectres (les « simulacres », puisqu'on se souvient que le mot désigne aussi les spectres) semblent s'animer dans les rêves et venir nous visiter. Il va falloir déterminer ce que le spectre doit à chacun de ces trois modèles. Il faut expliquer non seulement pourquoi nous voyons les fantômes, mais aussi pourquoi nous sommes persuadés de leur existence, au moment où nous les voyons et même après, ce qui trouble en profondeur la foi dans les sens. L'image du fantôme est d'abord une image subtile et unique que l'esprit peut percevoir, longtemps après la disparition de l'être dont l'image est issue (cf. Cicéron, De Diuinatione, II, 137, et la lettre à Cassius Ad familiares VI, 16). Mais, de plus, dans le rêve, cette image peut s'animer et donner l'illusion de la vie, donner l'illusion qu'elle s'impose à nous, alors que c'est nous qui, à notre insu, l'animons. Voilà ce qu'il faut expliquer.
Trois questions ponctuent le développement : comment peut-on percevoir par la pensée ce qui n'existe pas ? puis : dans quelles conditions peut-on se persuader de l'existence de ce qui n'existe pas ? et enfin : quelle est la part de la liberté dans le fonctionnement de l'imaginaire ?
La formation des images fantastiques. Outre les simulacres qui vont en ligne droite et continuent de frapper les yeux, d'autres vagabondent au hasard dans les airs : c'est ce que montrait le début du chant, par la comparaison avec les flux erratiques des fumées, etc. Ces images, nous le savons déjà, sont « sans effets sur les sens » (vers 128) ; elles peuvent en revanche avoir de l'effet sur l'esprit. On se souvient que, dans sa comparaison avec le jeu des nuages pour illustrer cette formation spontanée et mouvante des simulacres, Lucrèce évoquait des figures monstrueuses, géants, Centaures etc. Nous les retrouvons ici sur le plan de la pensée. Ces images-phantasmes (phantasmoi chez Épicure) sont des assemblages et collages d'images (phantasiai) émanées des choses. Ils existent bel et bien à titre d'images : ils sont donc réels, et viennent de l'extérieur, mais ils sont sans référents. Ce n'est donc pas notre esprit qui forge les fictions : les fictions sont comme tout autre représentation, une réalité. L'erreur n'est pas de les percevoir – toute perception est vraie, mais de juger qu'ils émanent d'un objet conforme à ce qu'ils représentent. Cf. Diogène Laërce, 32 : « les images mentales (phantasma) des fous et celles qui surviennent dans les rêves sont vraies, car elles meuvent. Mais ce qui n'est pas ne meut pas. »
Ces collages se constituent d'eux-mêmes « dans les airs ». Une image de cheval s'accroche à une image d'homme : cela donne une image de centaure, que j'imagine. Inversement, nous voyons des « morceaux de Scylla », des « museaux de Cerbères » : Scylla est un monstre marin à douze pieds et six têtes, Cerbère un chien à trois têtes. Nous n'en percevons, souligne Lucrèce, que des morceaux, façon de rappeler que l'image est faite de fragments composés, mais surtout que l'esprit complète le tableau en en rajoutant encore pour faire le compte et unifier le tout, conformer ce qui est vu à l'opinion mythologique. Scylla, Cerbère sont associés à l'entrée des Enfers ; les ombres aperçues ensuite sont donc naturellement perçues comme venant des Enfers. Après avoir montré que les Enfers n'existent pas, Lucrèce démonte la genèse du mythe, décompose l'image en ses éléments réels.
Mais, en ajoutant les fantômes à la liste, Lucrèce ne suggère-t-il pas qu'ils sont eux aussi issus d'une association de figures ? Pas nécessairement puisque aussitôt sont énoncées trois catégories de simulacres perçus par l'esprit :
Les spectres se rattachent à la deuxième catégorie. Pourquoi donc avoir commencé par la troisième catégorie ? D'abord, comme on l'a vu, pour souligner l'importance du fantasme dans le domaine mental. Ensuite, parce qu'elle permet de comprendre comment les simulacres mentaux se décomposent et se recomposent :
La vision de l'esprit. Lucrèce réduit donc l'ensemble de l'imagination à un processus purement passif : quand je pense à un lion, par exemple, je ne produis pas moi-même l'image du lion (à partir des images effectivement perçues par les sens), mais je perçois réellement une image de lion, en même temps que mes yeux perçoivent d'autres images en continu. D'où l'analogie avec la vision : « semblable est ce qu'on voit par l'œil et la pensée ; nécessairement donc la cause en est semblable ». Semblable, mais non identique : il y a donc des simulacres adaptés à la pensée. L'esprit étant très ténu et donc très mobile, comme cela a été montré au chant III (243), les objets qui le frappent le sont aussi : de même que le « quatrième élément » qui constitue l'animus n'a « pour seule caractéristique que de posséder au plus haut point les mêmes caractères mécaniques que les autres » (PF Moreau) : encore plus rapide, plus ténu, formé d'éléments encore plus petits et plus lisses. De même le simulacre mental n'a d'autre particularité que de présenter une ténuité, une mobilité ainsi peut-être qu'une abondance supérieure aux autres. Du fait de la ténuité concordante de l'esprit, « un seul choc » suffit à l'ébranler, contrairement à la vue. Une seule image suffit donc, quand il fallait à la perception visuelle un flux continu. (Mais, d'autre part, en raison de cette même ténuité, il faut à l'esprit une certaine contention pour prendre conscience du simulacre : ce qui apparaîtra dans le troisième temps.)
Il n'y a donc pas de différence entre le rêve et la veille, à ceci près dans le rêve que les autres sens et la mémoire sont assoupis (la mémoire n'est donc pas la cause du rêve) et ne peuvent réfréner le jugement qui tend irrépressiblement à croire que l'objet aperçu existe réellement au moment où on le voit. Lucrèce n'explique pas seulement pourquoi nous croyons voir un disparu, mais surtout pourquoi nous en sommes certains : c'est que les autres sens ne viennent pas témoigner de la non-présence de l'être en question, la mémoire ne vient pas nous rappeler sa mort. L'apparence donc, même si elle est floue ou approximative, ne peut que s'imposer. Il est quasi impossible de séparer dans le rêve la sensation de l'opinion. Les conditions particulières de l'esprit ne servent pas à expliquer les hallucinations elles-mêmes, mais les raisons qui font que nous croyons qu'elles sont l'effet d'une réalité (une « apparition »). Ce n'est que dans cette mesure que l'hallucination, qui « en soi » est vraie, peut être dite l'effet d'un esprit troublé.
Mais il faut signaler un autre effet de réel : les images du rêve s'animent, quand les imaginations de la veille, comme celle du lion, semblent plus statique.
L'atelier du rêve : les anticipations de la perception. Cette animation imite à merveille la perception sensible (et l'on verra plus loin que le rêve par son contenu aussi mime la perception de la veille) : les simulacres (il faut sans doute ici entendre les spectres que nous voyons en rêve) agitent en rythme bras et jambes, autrement dit semblent doués de vie ; plus loin on les verra même danser, toujours en rythme et en harmonie, l'œil répétant le geste etc. Mais cette animation des images ne fait que mimer la vision réelle : « l'une meurt, l'autre naît, dans une autre attitude, comme si la première avait changé son geste ». Si la perception sensible peut se comprendre sur le modèle du cinéma, par projection continue et rapide de simulacres depuis l'objet dont ils sont issus, l'imagination onirique fonctionne sur le modèle du cinéma d'animation, produisant artificiellement par sélection à partir d'une banque quasi infinie d'images, en puisant autant que possible dans les images de la même espèce, l'impression de continuité et de mouvement.
Mais ces explications de nouvelles questions, une abondance de questions, dit Lucrèce en écho à l'abondance des simulacres. En fait il n'en mentionne guère que deux, l'une concernant la veille, l'autre le rêve. Mais on voit bien que ces questions en soulèvent d'autres, qui toutes touchent à la question de la volonté : contre l'idée d'une passivité de l'esprit, ne sommes-nous pas libres de mobiliser les images à volonté ? Faut-il donc penser que nous faisons venir à volonté les simulacres de partout ? Tandis qu'inversement, dans le rêve, les simulacres (à prendre cette fois au sens technique) ne sont-ils pas eux aussi doués d'organisation pour pouvoir « se donner en spectacle » ?
La réponse que donne Lucrèce vaut ici aussi pour les deux phénomènes, la veille et le rêve. À la croyance en une libre volonté du sujet ou des fantômes, Lucrèce substitue une théorie du désir et de l'inconscient. Il y a certes dans toute perception, réelle, imaginaire ou onirique, une part d'activité de l'esprit, mais celle-ci ne consiste pas à produire les images, ni même à les mobiliser « à volonté », si l'on entend par là une volonté libre de ses choix, mais à les sélectionner selon nos anticipations et nos désirs (libido) dans une abondance d'images déjà présentes, voire à les anticiper : nous nous attendons à voir la suite des événements, elle a donc lieu – autrement dit, nous ne percevons que ce à quoi nous nous attendons, et parfois l'anticipons avant même qu'il n'arrive, d'où des erreurs possibles. C'est que nous baignons dans un océan de « petites perceptions » inconscientes, en nombre bien supérieur à ce que nous sommes capables de percevoir en un instant sensible : une multitude d'images qui ne parviennent pas jusqu'à la conscience, l'esprit ne prenant acte que de ce à quoi il porte attention (nisi quae contendit), par prévision, espoir, préparation. L'attention ne distingue donc pas la veille du rêve, le rêve lui aussi résulte d'une certaine disposition générale de l'esprit, et finalement de l'habitude, comme on le verra plus loin (vers 962 et suivants).
Une triple comparaison avec la vue établit ce rôle déterminant de l'attention :
Revenant au rêve, son incohérence prouve a contrario que cette anticipation ne fonctionne pas à tous les coups : malgré ces anticipations, le rêve a sa fantaisie qui atteste qu'il est bien distinct d'une perception réelle. Le processus est attesté par ses ratés mêmes. L'exemple de la femme changée dans nos bras en homme retrouve le thème fantastique de l'être hybride, en l'expliquant par sa formation. Il signale aussi que le désir prend part à la sélection, et puise un peu au hasard dans sa banque d'images comme on le verra plus loin pour constituer ses images érotiques. Encore une fois, c'est le sommeil des sens et l'absence de mémoire qui se chargent d'emporter l'étonnement devant une telle métamorphose.
Finalement ce passage renverse trois préjugés :
Il faut donc lutter contre la représentation créationniste de l'imagination que l'on croit capable de produire ou de mobiliser ses objets à volonté, servant ainsi de modèle à la théorie créationniste du monde, qui selon le schéma finaliste créerait les choses en fonction du besoin (c'est pourquoi Lucrèce enchaîne sur la critique de l'illusion finaliste, en distinguant les productions hasardeuses de la nature des inventions conscientes et finalisées de l'esprit). Il en va des images comme des mondes : une infinité d'atomes finit par le jeu du hasard par s'associer et former des mondes, pendant qu'une infinité disparaissent en vain : dans l'infinité des simulacres qui pénètrent notre esprit, ne survivent que ceux sur lesquels se porte l'attention, elle-même déterminée par l'habitude.
L'activité propre de l'esprit n'est pas de produire des images, mais d'anticiper la venue des nouvelles images en fonction des habitudes acquises. On comprend ainsi pourquoi il est si ardu de distinguer la sensation de l'opinion qui s'y ajoute toujours déjà, avant même qu'elle ne soit présente. L'esprit, réservoir d'images et d'idées en tout genre, qu'il organise au gré de ses désirs, est un atelier d'erreur, qui ne découvre la réalité que sous la réglementation d'une sévère discipline : la canonique.
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